Notre étude se donne pour propos d’examiner, dans les discours immédiatement subséquents à la mort de Louis XIV, la représentation du corps du roi et les intentions et implications de cette représentation, afin de dégager si possible une idée de la conscience que manifestent les locuteurs (prédicateurs, orateurs, chansonniers) de cette notion fondamentale. Puisque la mort implique la désagrégation, nous pouvons commencer par examiner une pratique assez ancienne, celle de la division du corps physique du roi lorsqu’il meurt. Dans Il Corpo del re, Sergio Bertelli fait le tour de la question du corps partagé du roi (117-127) d’un point de vue historique, assimilant la répartition des parties du corps physique à l’ancienne coutume de sacrifier un agneau pascal et d’en distribuer les morceaux au clergé et aux pauvres. On constate cependant que les nombreuses oraisons funèbres prononcées à la mort de Louis XIV (1er septembre 1715) ne sont pas toutes très explicites sur l’aspect sacrificiel de cet événement, alors que tant d’entre elles insistent sur le caractère sacerdotal du roi.
Cette relative discrétion s’explique sans doute par le fait que l’idée d’un roi à la fois grand-prêtre (c’est-à-dire sacrificateur) et sacrifié est tenue pour acquise, constituant un des éléments fondamentaux de la théologie politique d’Ancien Régime (du moins jusqu’à la fin du règne de Louis XIV), élément si évident qu’il n’a guère besoin d’être explicité. L’action de distribuer les organes du corps physique du roi mort nous semble aussi à mettre en relation avec le principe du "roi-partout" . Si l’entrée royale (chapitre 3, infra) marque ce principe au vif, la fragmentation ne constituerait-elle pas alors - littéralement - une "sortie" , dont le but est de perpétuer la présence du roi, simultanément au physique (le corps mort) et au politique? Contrairement à ce que l’on pourrait penser de la proclamation "Le roi est mort, vive le roi!" , le corps - physique - du roi défunt demeure d’une certaine façon chose royale coexistant avec cette autre chose royale qu’est la présence du nouveau roi dans son double corps. En s’interrogeant sur le rapport que maintient le mort avec le vivant, on peut discerner une relation métaphorique de l’un à l’autre. Ce corps mort, ambassadeur en quelque sorte du corps vivant, perpétue le roi comme artefact.
La notion du roi comme artefact est aussi en étroite relation avec celle du roi-partout. Inutile de revenir ici en détail sur l’immense industrie de la représentation du roi et en particulier de Louis XIV, objet de nombreuses études, dont la moindre n’est pas celle de Peter Burke (q.v.). Dès le début de son ouvrage, celui-ci souligne un fait à la fois évident et hautement significatif:
Nous abordons la question du corps du roi mort en consacrant la première partie de notre travail (chapitres 1er et 2) à un examen historique du développement de la notion de corps du roi, la quelle se situe au confluent de plusieurs disciplines: théologie, droit, politologie, histoire. Nous nous appuyons au chapitre 1er sur des textes fort bien connus, notamment, pour ce qui est du Moyen Age, l’important ouvrage d’Ernst Kantorowicz (q.v.). Jean Bodin, au XVIe siècle, continue l’oeuvre des théoriciens médiévaux sur la souveraineté, mais il ne faut pas pour autant laisser de côté les monarchomaques protestants qui lui sont contemporains, grosso modo. C’est pourquoi nous mettrons en contraste avec Les Six livres de la république l’ouvrage vigoureusement polémique de Languet et du Plessis (q.v.).
Nous poursuivons le développement historique du concept de monarchie au XVIIe siècle en examinant au chapitre 2 des textes juridiques d’inspiration laïque, tels ceux de Loyseau et de Le Bret (q.v.), mais aussi d’autres à tendance fortement religieuse, comme le Catéchisme royal, de Philippe Fortin de La Hoguette, ou le traité de la souveraineté de l’oratorien Jean-François Senault (q.v.). Si la séparation du corps physique et du corps politique est claire et explicite dans le système monarchique anglais et même consacrée par la loi, elle l’est bien moins dans la monarchie française, de sorte que certains auteurs la nient, ou du moins en minimisent l’importance. Nous maintenons cependant, que la théologie politique française n’est pas monophysite, mais que le physique et le politique s’allient au sein du double corps, sans toutefois disparaître l’un par rapport à l’autre en conséquence de l’absolutisme; mais nous verrons que dans les théories françaises de la souveraineté (et surtout de sa représentation), l’absolutisme ne saurait être que relatif...
Si nous n’avons pas formellement inclus dans notre étude des textes postérieurs à 1660, tels Les Soupirs de la France esclave, de Jurieu, les Ecrits politiques de Fénelon, ou la Politique tirée des propres paroles de l’Ecriture Sainte, de Bossuet, ou encore les Mémoires pour servir à l’instruction du Dauphin, ce n’est pas que nous considérions ces textes comme dénués d’importance, tant s’en faut. Mais l’intention de notre première partie est de mettre en place une archéologie de la construction juridico-théologique du (double) corps du monarque, plutôt que d’en effectuer un historique.
Nous nous penchons, dans le troisième chapitre, sur les problèmes théoriques inhérents à la représentation du corps du roi, plus particulièrement du corps du roi mort. Pour cela, nous devons remonter à l’Antiquité grecque, examinant, avec Nicole Loraux (q.v.), la portée de l’épitaphios dans la polis athénienne et tenter de rapporter ses conclusions à ce qui se produit dans l’élaboration de l’oraison funèbre de Louis XIV, à la lumière de ce que nous apprennent les textes sur la souveraineté étudiés aux deux chapitres précédents. C’est aussi ici qu’il faut se poser la question de l’écriture de l’histoire dans ces encomia funèbres, qu’il faut situer au confluent de la rhétorique (ce que confirme explicitement et avec force le Journal de Trévoux), de l’histoire (à la lumière de Barthes et de Certeau) et de la fiction narrative. Sans vouloir prétendre qu’il s’agit d’une écriture de roman, nous partageons la perspective barthésienne que l’écriture de l’histoire obéit aux mêmes règles que celle de la fiction et concluons, inévitablement, que la re-présentation du corps du roi comporte une nécessaire mise en fiction de ce corps. Nécessaire d’abord parce que tout acte scriptural est un acte de mise en fiction, mais aussi, plus spécifiquement, en comparant les intentions sous-tendant ces textes à ce que rapporte Louis Marin sur le Projet de l’histoire de Louis XIV que présente à Colbert Pellisson-Fontanier vers 1670 (Le Portrait du roi, q.v.).
Au chapitre 4, nous examinons en détail les oraisons funèbres en français, commençant par celle de Massillon, qui glorifie le roi en semblant le rabaisser. La grandeur du roi dans la guerre, la paix et les arts, ainsi que son soutien à la religion forment l’ossature thématique de ces textes. Adoptant pour la plupart un ton résolument moderne, elles comparent Louis XIV favorablement non seulement aux monarques de l’Antiquité, mais aussi aux souverains et chefs bibliques, dont la fonction sacerdotale et même prophétique est totalement inséparable de leur rôle politique. En cela les oraisons continuent dans la mort l’encomium du roi vivant, contribuant ainsi à maintenir la permanence du pouvoir par l’évocation de sa rémanence. L’un des thèmes les plus importants qu’elles traitent, par exemple, est qu’il a surpassé tout ce que l’Antiquité avait à offrir de meilleur en matière de juges, rois, guides, défenseurs de la religion, etc., avec certaines variations quelque peu inattendues, qui se présentent en fonction de la distance chronologique de l’oraison à l’événement qu’elle rapporte.
Les éloges autres que les oraisons manifestent plus de diversité dans leur topique (comme dans leur forme), sans toutefois dévier radicalement de la perspective établie dans les textes religieux. Nous avons choisi d’inclure dans notre étude de ces textes, au chapitre 5, un événement qui illustre de façon frappante - encore qu’un tant soit peu incongrue - la transformation de la chair en verbe dont parle Certeau (q.v.): il s’agit de la querelle des oraisons funèbres de Louis XIV, opposant jésuites et jansénistes, laquelle offre non seulement un exemple de la rivalité qui mit si longtemps aux prises ces deux factions religieuses, mais aussi constitue à notre avis une preuve formelle de la relation intellectuelle entre, d’une part, jansénistes et Anciens et, de l’autre, entre jésuites et Modernes. En dépit de son importance rhétorique et politique, cette querelle n’est pas le point principal du chapitre, tant s’en faut. Ce qui nous paraît le plus remarquable, en définitive, c’est que la plurivocité des éloges dénote une certaine déviation par rapport à la focalisation de la rémanence du pouvoir dans les oraisons funèbres et peut-être aussi un sentiment d’ambiguïté devant le règne commençant de Louis XV, avec la prise en charge effective du pouvoir par le Régent.
Les éloges et pompes funèbres à l’étranger furent sans doute nombreux. La cérémonie à Constantinople souligne l’indifférence relative de la Sublime Porte. Celle tenue à Rome le 9 février 1716 souligne par contre la gêne que ressentait peut-être Clément XI, à qui Louis XIV avait "extorqué" les bulles Vineam Domini Sabaoth (1705) et Unigenitus (1713).
Les pompes funèbres célébrées en Espagne, par contre, témoignent de l’importance qu’y prend la figure du roi en tant qu’ancêtre putatif de la dynastie "commençante" des Bourbons d’Espagne. L’organisation des trois pompes funèbres que nous examinons intègre espace, théologie et politique de façon à créer dans l’esprit du spectateur (ou du lecteur) une impression aussi indélébile que paradoxale: la rémanence d’un pouvoir qui dans le réel non seulement jouit d’une légitimité que beaucoup tiennent pour douteuse, sinon nulle, mais aussi est implanté de fraîche date et entaché d’une guerre longue et meurtrière.
Nous abordons enfin, dans le dernier chapitre, le difficile problème que pose le discours vitupératif, qui continue celui tenu du vivant du monarque. Comparer les deux versants ne nous a pas paru utile, vu qu’ils disent essentiellement la même chose. Ce qui nous intéresse plus, c’est non seulement de présenter ces textes dont peu à notre avis sont connus du public, mais aussi d’en examiner la diversité et de montrer dans quelle mesure ils constituent une image renversée des textes funéraires encomiastiques, non seulement dans leur refus systématique du corps politique (et de l’irresponsabilité qui en découle), mais aussi dans l’usage dégradé qu’ils font des métaphores de l’Antiquité et de l’Ecriture Sainte, ce qui constitue dans bien des cas leur intérêt principal. Notons aussi que l’inventio rhétorique, historique et littéraire de ces textes souvent dépasse celle des oraisons et éloges funèbres. Notons aussi que leur pluralité de forme (bien plus élaborée que celle des textes encomiastiques) sous-tend une uniformité de fond (impôts, souffrances du peuple dans les guerres, haine des financiers, de madame de Maintenon, du p. Le Tellier, etc.). C’est cette richesse dans la variété des formes littéraires de ces textes qui nous porte à nous interroger sur l’authenticité de leur caractère populaire. Non qu’il y ait des doutes à nourrir quant à la nature du locutaire primaire, mais il est évident que le destinateur ne saurait se situer au même niveau de culture que le destinataire. Ces textes présentent d’autre part des similitudes fondamentales avec leurs contreparties: si les orateurs funèbres et autres thuriféraires du roi défunt annoncent à leur auditoire ou lectorat ce que celui-ci croit ou sait déjà (ou fait semblant de croire ou de savoir), à savoir, que Louis XIV était un monarque exemplaire, les chansonniers et autres épigrammatistes font la même chose, mais "en creux" , pour ainsi dire, pour conforter leur auditoire à eux dans ce qu’il pense ou croit, à savoir que Louis XIV était un mauvais roi. Rappelons que selon les théories de la souveraineté depuis le Moyen Age, l’expression "mauvais roi" constitue un oxymoron, le roi ne pouvant être que bon. Tyran d’exercice, Louis XIV se verra donc refuser le corps politique, attribut du seul souverain légitime. Toutes les exactions financières, souffrances imposées au peuple et autres manifestations de l’avidité royale seront donc attribuées au corps physique. Notons en passant que ce que ne disent pas ces textes est aussi intéressant que ce qu’ils expriment: les progrès dans les arts et les sciences, que soulignent vigoureusement les encomia, sont généralement passés sous silence. Nulle sympathie ne s’exprime non plus envers huguenots ni jansénistes. Il est aussi suprêmement important de faire remarquer qu’aucun de ces textes n’appelle à la révolution. Si beaucoup d’entre eux réitèrent le droit du peuple à la souveraineté, ce n’est que pour la redéléguer au roi (par l’entremise du Régent, en l’occurrence). En utilisant beaucoup des mêmes procédés rhétoriques que les oraisons et éloges funèbres, mais à rebours (la grandeur du roi se trouve mise en regard avec son infamie; sa supériorité aux rois, dieux et héros de l’antiquité païenne ou aux prophètes et juges de l’Ancien Testament est confrontée à son infériorité dans les domaines du gouvernement et des qualités personnelles...), ces textes contribuent à la mise en fiction - au judiciaire plutôt qu’à l’épidictique - du corps du roi, c’est-à-dire qu’ils apportent des indices supplémentaires au phénomène d’une "fabrication" (pour reprendre l’idée de Burke) du roi. Cette mythistoire à l’envers - ou cette déconstruction de l’image, si l’on préfère - faisant du roi un objet d’exécration plutôt que de vénération, à la fois complète l’autre d’une manière dialectique et, paradoxalement, la confirme, dans ce sens que, dans un cas comme dans l’autre, le discours constitue une écriture de l’histoire et une transformation en verbe exclusif de ce qui fut pendant tant d’années à la fois chair et verbe, une lecture du corps du roi. Si bien qu’on peut dire, à la limite, que les textes vitupératifs, tout en refusant formellement à Louis XIV le corps politique, le lui reconnaissent malgré eux, en faisant commettre au corps physique des actions à résultat politique, mais dont la nature répréhensible (vanité, cupidité, carnalité incontrôlée) relève proprement du corps physique, lieu géométrique des imperfections humaines.
Nous conclurons en montrant, avec Alain Boureau (q.v.) et Nicole Ferrier-Caverivière (Le Grand Roi à l’aube des Lumières, q.v.), comment ce regard fixé exclusivement sur le double corps prend effectivement fin avec la mort de Louis XIV, signalant un changement dans l’histoire de la mentalité politique française. Dans un sens, on peut dire que ce changement, ce refus d’une sacralité devenue désormais impossible (selon l’expression de Boureau) confirme la démarche initiale de Bodin dans son effort de comprendre les origines de la souveraineté. Si celle-ci émane du peuple, ce dernier en est à présent bien conscient et refusera dans le futur à la monarchie le christocentrisme comme à ses monarques le christomimétisme.
De 1643 à 1793 (le 21 janvier, pour plus de précision), on peut diviser cette période en deux phases. La monarchie absolue de droit divin met soixante-douze ans à se développer pleinement. Les soixante-dix-sept années suivantes la verront évoluer vers son nadir, pour se terminer en une fragmentation du corps du roi laquelle, rejetant explicitement le roi-partout, affirme au contraire, de façon aussi éclatante que tragique, le peuple-partout, le roi-nulle-part.