La poésie au Moyen Age : introduction générale

Dans l’histoire de la poésie, le Moyen Age se divise en deux époques : la ménestrandie et la rhétorique, qui correspondent, dans l’histoire de la langue, à l'ancien français   caractérisé par la déclinaison à deux cas (cas sujet, cas régime. Voir introduction) , et au moyen français,  qui est dépourvu de flexions et tend par la construction à se rapprocher du français moderne. Au temps de la ménestrandie, poésie et musique sont mêlées, c’est-à-dire que le trouvère est doublé d’un musicien, en dehors du genre purement narratif ou didactique, et il a généralement pour interprète le jongleur qui chante ou récite en public. Les rhétoriqueurs écrivent directement pour le lecteur; notons que rhétorique alors signifiait poétique; les arts de Rhétorique sont des Arts d’écrire en vers comprenant traité de versification et poétrie, c’est-à-dire mythologie et accessoires de style. La Rhétorique commence avec Guillaume de Machaut, le dernier poète du Moyen Age, qui fut également compositeur de musique, et Eustache Deschamps qui écrivit L’Art de dictier et de fere chançons. Dès cette époque, les manuscrits se multiplient; un grand nombre de personnes qui savaient écouter apprirent à lire, même si leur mémoire devait s’affaiblir quelque peu par manque d’exercice, et l’intermédiaire ne fut plus le récitant, mais le copiste.

Les cantilènes, poèmes fort courts, qu’elles soient d’inspiration pieuse ou guerrière, ont précédé les Vies de saints en vers et les Chansons de geste, ouvrages plus développés. Ainsi La Chanson de Roland a donné naissance à la ´ Geste du Roi ª, et à toute une floraison d’épopées secondaires qui forme la légende de Charlemagne et de ses pairs; ainsi du lai breton est sorti le roman d’aventure et le roman de la Table Ronde.

Les premières ´ chansons ª épiques sont en laisses assonancées soit d’un nombre fixe de vers comme La Légende de Saint Alexis, soit d’une longueur variable comme La Chanson de Roland; par la suite, l’assonance est remplacée par la rime. Celle-ci apparaît de bonne heure; on la trouve déjà dans Albéric de Briançon. Elle prend toute sa valeur dans la poésie lyrique par l’entrelacement des sons, et dans le récit en octosyllabes à rimes plates (romans et fabliaux) par leur diversité de plus en plus grande, et enfin, d’une manière générale, par la recherche toujours plus poussée de la consonne d’appui (belle et telle)

La poésie lyrique aux XIIe et XIIIe siècles comprend principalement des chansons à refrain, rotrouenge, ballette, motet. Mais les genres les plus en vogue sont la chanson courtoise avec son dérivé le jeu-parti, la romance et la pastourelle.

La chanson courtoise est d’origine provençale; elle a un caractère mondain et galant, convenu et assez maniéré; elle est fort monotone avec cette description rituelle du printemps qui en forme l’entrée en matière, les hyperboles à l’adresse de la dame et les objurgations au trompeur ou ´ losengier. Les romances et les pastourelles ont beaucoup moins vieilli que la chanson courtoise.

Les romances s’appellent chansons d’histoire, parce qu’elles forment un récit, ou chansons de toile parce qu’elles étaient censées accompagner le travail des femmes en train de filer ou de tisser. Ce sont des épisodes plus ou moins dramatiques, traités sobrement, des sortes de raccourcis de roman sentimental ou d’épopée. Elles se composent de plusieurs strophes terminées par un refrain. Leurs héroïnes se nomment Doette, Eglantine, Béatris, Argentine, Ysabel, Gayette, Yolant, Euriant, Amelot; elles brodent des orfrois, soupirent après le retour du beau chevalier qui parfois ne revient pas, ayant été ´ occis au jouter ª; dans ce cas, il ne reste a l’infortunée qu’à vêtir la haire et à prendre le voile. Ailleurs, c’est la mal mariée qui trouve un consolateur, ou bien c’est une mère qui reçoit la confession de sa fille séduite par un galant; par bonheur, l’amoureux ne tarde pas a revenir; il emmène la belle en son pays et en fait une comtesse.

La pastourelle est un genre aristocratique. Les belles dames, de tout temps, ont aimé a se déguiser en bergères; par contraste, les petites filles de la campagne, dans leurs rondes, se prennent volontiers pour des reines et des princesses. Tel était du moins l’usage dans la vieille France.

Robin et Marion, comme dans le jeu célèbre d’Adam le Bossu, forment le couple-type des pastourelles avec leurs diminutifs variés : Robinet, Robichon, Marot, Marotte, Mariette; mais il y en a beaucoup d’autres; côté pastoures, c’est Alinette, Amelinette, Jacquette, Mabeline, Perrenelle ou Péronnelle; côté bergerots, c’est Gui, Guiot, Guiénet, Gautier, Gauterot, Perrin, Pernnet, sans compter les Thierri, les Foucher et les Liégeard. La pastourelle a pour thème généralement un chevalier qui fait la cour en termes choisis à une bergère de rencontre; parfois celle-ci finit par lui céder, mais le plus souvent elle le rabroue, et il n’est pas rare que le galant trop entreprenant soit reconduit à coups de bâton par l’amoureux en titre et par les chiens, Tancré et Mancel, lancés à sa poursuite. Malgré la ressemblance des sujets, rien de moins ennuyeux que les pastourelles; les détails en sont spirituels et pittoresques, les refrains qui sont des onomatopées imitent le son des instruments champêtres et le rythme présente une diversité infinie : on y trouve toutes sortes de vers, de sept, de neuf, de onze, de quatorze et quinze pieds; on y trouve même le vers-écho et la rime enchaînée.

Le genre lyrique ne représente qu’une petite partie de la poésie du XIl’ au XIV’ siècle; tant par leur importance intrinsèque que par le retentissement qu’elles eurent dans 1’Europe entière les grandes compositions narratives tiennent la tête : épopée nationale, romans antiques, romans bretons, contes à rire, œuvres morales et satiriques depuis la Bible Guiot jusqu’à Fauvel, cinq recueils d’ysopets avec l’immense prolongement du Roman de Renart, enfin le poème encyclopédique qui s’appelle Le Roman de la Rose.

Dès le XIIe siècle, avec Jean Bodel d’Arras et le Parisien Rutebeuf, apparaît la poésie personnelle qui triomphera au XIVe et au XVe avec Deschamps, Froissart, Christine de Pisan, Charles d’Orléans et François Villon. C’est la grande époque des poèmes à forme fixe, lai, rondeau, ballade, complainte, serventois, enfin du chant royal, le type le plus somptueux des palinods consacrés à 1’Immaculée Conception de la Vierge et la principale attraction des puys de Caen, de Rouen et d’Amiens.

La fin du XVe siècle, est l’époque la plus spectaculaire de la littérature du Moyen Age. Les poètes expriment des idées générales dans des rythmes difficiles, comme chez Hélinant de Froidefonds et le Renclus de Molliens, deux cents ans auparavant. Cette science de la versification poussée si loin, ce riche vocabulaire du XVe siècle, le théâtre en a profité. A cette époque, la richesse de la langue des mystères, miracles, farces, moralités et monologues dramatiques est incroyable.

Par un contraste singulier, au même moment où se développe la poésie savante libérée de la musique, naît la chanson populaire; œuvre d’amateurs ou de demi-lettrés qui sont souvent les auteurs de l’air et des paroles, elle continue avec une véritable originalité, pour les petites gens, la romance courtoise et l’aristocratique pastourelle; il en est de fort bien venues, d’une naïveté charmante et parfois d’une réelle distinction. Plusieurs de ces chansons sont venues jusqu’à nous, mais altérées par la tradition orale, le peuple ayant perdu peu à peu le sens exact de la cadence et de la valeur des mots qu’entretenaient en lui les récitations publiques les représentations théâtrales.

On peut dire que le vers a été pendant quatre cents ans le mode d’expression a peu près unique pour toutes les idées et tous les sentiments: il était plus clair et mieux compris que la prose, laquelle n’est arrivée à la pleine limpidité que beaucoup plus tard. Tout ce qui est important a été dit en vers avant de l’être en prose. Concision et force expressive ont été le but suprême du poète, du jour où la poésie a été déchargée de tout ce qui est discursif ou superflu et a abandonné définitivement une matière désormais réservée à la prose. Alors le lyrisme put régner en maître.

D’après André Mary ? Anthologie poétique française, Moyen Age. Paris : Garnier-Flammarion, 1967 (extraits)  
CHANSON DE TOILE

Elles étaient appelées ainsi parce que les femmes les chantaient en filant ou en tissant la toile. Elles traitent en général d’une histoire d’amour. Dans Gayette et Orieur nous avons l’histoire de deux sœurs que sépare la rencontre d’un amoureux.
 

GAIETE ET ORIOUR
(écrite en dialecte picard)
GAYETTE ET ORIEUR
Lou samedi a soir falt la semainne :   

Gaiete et Orïour, serors germaines,   

Main a main vont bagnier a la fontainne.   

Vante l’ore et li raim crollent :   

Ki s’antraimment soueif dorment.

Le samedi au soir finit la semaine :   

Gayette et Orieur, sœurs germaines,  

la main dans la main, vont se baigner à la fontaine.   

La brise vente, les rameaux se balancent :   

que ceux qui s'aiment dorment en paix !

l’enfes Gerairs revient de la cuintainne,   

S’ait chosit Gaiete sor la fontainne;   

Antre ses bras l’ait prise, soueif l’ait strainte.   

Vante l’ore et li raim crollent :   

Ki s’antraimment soueif dorment.

Le jeune Gérard revient de la quintaine;   

il aperçoit Gayette au bord de la fontaine ;   

il l’a prise entre ses bras, il l’étreint doucement.   

La brise vente, les rameaux se balancent :   

que ceux qui s’aiment dorment en paix !

´ Quant avras, Orïour, de l’ague prise,   

Reva toi en arrière! Bien seis la ville;   

Je remanrai Gerairt ke bien me priset,   

Vante l’ore et li raim crollent :   

Ki s’antraimment soueif dorment.

Orieur, quand tu auras puisé de l’eau, retourne-t’en.  

Tu connais le chemin de la ville;   

je resterai avec Gérard qui m’aime bien.   

La brise vente, les rameaux se balancent :   

que ceux qui s’aiment dorment en paix !

Or s’en vait Orïour, teinte et marrie;   

Des euls s’an vat plorant, de cuer sospire,  

Cant Gaie sa serour n’an moinnet mie.   

Vante l’ore et li raim crollent.   

Ki s’antraimment soueif dorment.

Orieur s’en va, pâle et triste ;   

elle s’en va en pleurant, son cœur soupire,   

parce qu’elle n’emmène pas sa sœur Gayette.   

La brise vente, les rameaux se balancent :   

que ceux qui s’aiment dorment en paix !

´ Laisse, fait Orïour, con mar fui née!   

J’ai laxiet ma serour an la vallée;   

l’enfes Gerairs l’an moine an sa contrée! ,,   

Vante l’ore et li raim crollent.   

Ki s’antraimment soueif dorment.

´ Hélas fait Orieur, comme ie suis née pour mon malheur !   

J’ai laissé ma sœur dans la vallée ;   

le jeune Gérard l’emmène en sa contrée !   

La brise vente, les rameaux se balancent :   

que ceux qui s’aiment dorment en paix !

l’enfes Gerairs et Gaie s’en sont torneït,   

Lor droit chemin ont pris vers sa citeit;   

Tantost com’ il i vint, l’ait espouseit.   

Vante l’ore et li raim crollent :   

Ki s’antraimment soueif dorment.

Le jeune Gérard et Gayette s’en sont allés,   

Ils se sont dirigés vers sa cité ;   

Aussitôt qu’il y fût venu, il l’a épousée.   

La brise vente, les rameaux se balancent :   

que ceux qui s’aiment dorment en paix !

 


 
RICHARD CŒUR-DE-LION (RICHARD Ier : 1157-1199)
Richard Cœur-de-Lion, roi d’Angleterre, a participé à la troisième croisade avec Philippe-Auguste et Frédéric Barberousse, Empereur du Saint Empire Romain Germanique (Allemagne). Au cours de la croisade, il devienet ennemi du duc d’Autriche, Léopold, qui le retient prisonnier lorsqu’une tempête le jette sur les côtes de ses Etats (L’Autriche était alors beaucoup plus grande et avait accès à la mer). Le roi d’Angleterre compose une rotrouenge où il fait appel à ses compagnons pour le délivrer.
 
ROTROUENGE DU CAPTIF
(écrite en dialecte anglo-normand)
ROTROUENGE DU CAPTIF
Ja nus hom pris ne dira sa reson   

Adroitement, s'ensi com dolans non;   

Mès par confort puet il fere chançon.   

Moult ai d'amis, més povre sont li don;   

Honte en avront, se por ma reançon   

Sui ces dewr yvers pris.

Jamais un prisonnier ne dira sa pensée  

convenablement s’il ne parle comme un affligé;  

mais pour se consoler il peut faire une chanson.   

J’ai beaucoup d’amis, mais pauvres sont leurs dons;  

ils en seront honnis, si faute de rançon   

je suis deux hivers prisonnier.

Ce sevent bien mi homme et mi baron,   

Englois, Normant, Poitevin et Gascon,   

Que je n'avoie si povre conpaignon,   

Cui je laissasse por avoir en pnson.   

Je nel di pas por nule retraçon,   

Més encor sui ge pris

Ils savent bien, mes hommes et mes barons,   

Anglais, Normands, Poitevins et Gascons,  

que je n’avais si pauvre compagnon   

que je laissasse, faute d’argent, en prison.   

Je ne le dis pas, pour faire aucun reproche,   

mais je suis encore prisonnier.

Or sai je bien de voir certainement   

Que mors ne pris n'a ami ne parent,   

Quant hon me lait por or ne por argent.   

Moult m'est de moi, més plus m'est de ma gent,  

Qu'après ma mort avront reprochier grant,   

Se longuement sui pris.

Je sais maintenant avec certitude  

que mort ni prisonnier n’ont ami ni parent,  

puisqu’on me laisse pour or ou pour argent.   

Cela est d’importance pour moi, mais encore plus pour mes gens,  

car après ma mort ils auront de grands reproches   

si je suis encore prisonnier.

Ce sevent bien Angevin et Torain,   

Cil bacheler qui or sont riche et sain,   

Qu'enconbrez sui loing d'aus en autrui main.   

Forment m'amoient, mes or ne m'aimment grain.   

De beles armes sont ores vuit li plain,   

Por tant que je sui pris.

Ils savent bien, les Angevins, les Tourangeaux,  

ces bacheliers qui sont riches et bien portants,  

que je suis retenu loin d’eux dans la main d’autrui.   

Ils m’ont beaucoup aimé, mais aujourd’hui ils ne m’aiment plus.   

Les plaines sont vides de beaux exploits   

parce que je suis prisonnier.

Mes compaignons cui j'amoie et cui j'ain,   

Ceus de Cahen et ceus de Percherain,   

Ce di, chançon, qu'il ne sont pas certain;   

Qu'onques vers aus nen oi cuer faus ne vain.   

S'il me guerroient, il font moult que viiain,   

Tant con je serai pris. 

A mes compagnons que j’aimais et que j’aime,  

ceux de Caen et ceux du Perche,  

va dire, chanson, qu’ils ne sont pas des hommes sûrs.   

Jamais envers eux mon cœur ne fut faux ni volage.   

S’ils guerroient contre moi, ils agiront en vilains,   

tant que je serai prisonnier.

Contesse suer, vostre pris souverain   

Vos saut et gart cil a cui je me clain   

Et por cui je sui pris.   

Je ne di pas de celi de Chartain,   

La mere Looys.

Comtesse, ma sœur, que votre renom souverain  

soit défendu et gardé pat celui à qui je me plains   

et pour qui je suis prisonnier.   

Je ne parle pas de celle de Chartres,   

la mère de Louis.


THIBAUT DE CHAMPAGNE (1201- 1253)
Thibaut de Champagne. Le plus illustre des trouvères, connu sous le nom de Thibaut le Chansonnier, et plus souvent du Roi de Navarre.

Thibaut IV, comte de Champagne et de Brie, de la maison de Blois, fils de Thibaut III et de Blanche, fille de Sanche VI, roi de Navarre, naquit le 30 mai 1201. Appelé à succéder à son oncle maternel Sanche le Fort, il fut couronné roi de Navarre à Pampelune, en mai 1224.
 Comme il est dit dans Les Grandes Chroniques de France, dans un passage bien connu :
´ Et pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu il loé (conseillé) d’aucuns sages hommes qu’il s’estudiast en beaux sons de vielle, en doulx chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé les plus belles chansons et les plus delitables et melodieuses qui onques fussent oïes en chançon ne en vielle. Et les fist escripre en la salle a Provins et en celle de Troyes, et sont appelees les Chansons du Roy de Navarre. ª

Thibaut prit part a la croisade de 1239, mais fit retour en France des 1240. Il mourut à Pampelune le 7 juillet 1253. Edition : Les Chansons de Thibaut de Champagne, roi de Navarre, édition critique publiée par A. Wallenskôld, Soc. des Anciens Textes, Paris, 1925.  
AINSI QUE LA LICORNE
AINSI QUE LA LICORNE
Ausi com l’unicorne sui   

Qui s’esbahit en regardant   

Quant la pucele va mirant.   

Tant est liee de son ennui   

Pasmee chiet en son giron;   

Lors l’ocit on en traison.   

Et moi ont mort d’autel semblant   

Amors et ma dame, por voir :   

Mon cuer ont, n’en puis point ravoir

Je suis comme la licorne  

qui s’ébahit en regardant  

quand elle contemple la pucelle.   

Elle est si contente de ce qui lui arrive  

qu’elle tombe pâmée en son giron.   

Alors on l’occit traîtreusement.   

Et moi, j’ai été tué de telle manière  

par l’Amour et ma dame, vraiment.   

Ils ont mon cœur, je ne puis le ravoir. 

Dame, quant je devant vous fui   

Et je vous vi premierement,   

Mes cuers aloit si tressaillant   

Qu’il vous remest, quant je m’en mui.   

Lors fu menez souz raençon   

En la douce chartre en prison   

Dont li piler sont de Taient,   

Et li huis sont de Biau Veoir   

Et li anel de Bon Espoir. 

Dame, quand je fus devant vous,  

la première fois que je vous vis,  

mon cœur battit si fort  

qu’il vous resta, quand je partis.   

Lors je fus mené sans rançon  

captif en la douce prison  

dont les piliers sont de Désir,  

les portes de Beau Voir  

et les anneaux de Bon Espoir. 

De la chartre a la clef Amors   

Et si i a mis trois portiers :   

Biau Semblant a non li premiers,   

Et Biautez cele en fet seignors.   

Dangier a mis a l’uis devant,   

Un ort felon vilain puant   

Qui mult est maus et pautoniers.   

Cil troi sont et viste et hardi :   

Mult ont tost un homme saisi. 

Amour a la clé de la prison  

et il y a mis trois portiers :  

le premier a nom Beau Semblant ;   

à Beauté il a donné le commandement ;  

il a mis à la porte d’entrée Danger,  

un ord, félon, vilain, puant,  

qui est très méchant et très lâche.   

Ces trois-là sont prestes et hardis:  

ils ont tôt fait de saisir un homme.

Qui porroit sousfrir les trestors   

Et les assauz de ces huissiers ?   

Onques Rollanz ne Oliviers   

Ne vainquirent si granz estors;   

Ils vainquirent en conbatant,   

Més ceus vaint on humiliant.   

Sousfrirs en est gonfaloniers;   

En cest estor dont je vous di   

N’a nul secors fors de merci. 

Qui pourrait souffrir les mauvais tours  

et les assauts de ces huissiers?   

Jamais Roland ni Olivier  

ne vainquirent en si grands chocs;  

ils vainquirent en combattant  

mais ceux-là, on les vainc en s’humiliant.   

Souffrir est leur gonfalonier.   

En cette joute dont je vous parle  

il n’y a d’autre secours que de crier merci. 

Dame, je ne dout mes rien plus   

Que tant faille a vous amer.   

Tant ai apris a endurer   

Que je sui vostres tout par us;   

Et se il vous en pesoit bien,   

Ne m’en puis je partir pour rien   

Que je n’aie le remembrer   

Et que mes cuers ne soit adés   

En la prison et de moi près. 

Dame, je ne redoute rien plus  

que je cesse de vous aimer.   

J’ai tant appris à endurer  

que je suis vôtre par habitude;   

même si cela vous chagrinait,  

je ne puis tant faire  

que je n’aie le souvenir,  

et que mon cœur ne soit toujours  

en captivité, près de moi. 

Dame, quant je ne sai guiler,   

Merciz seroit de seson mès   

De soustenir si greveus fés. 

Dame, puisque je ne sais tromper,  

il serait à propos de m’octroyer la grâce  

de soutenir si lourd fardeau.

   
 
MARIE DE FRANCE
Marie de France. La plus grande poétesse du Moyen Age. Vecut en Angleterre dans la deuxieme moitie du X11’ siècle et fréquenta la cour brillante et lettrée d’Henri II Plantagenêt et de la reine Aliénor d’Aquitaine. C’est pour ce ´noble roi, preux et courtoisª, ainsi qu’elle le désigne dans son prologue, qu’elle composa avant 1167 son recueil de Lais. 11 s’agit, sous ce nom d’origine celtique, non plus de chansons, mais de sortes de nouvelles en vers sur des suiets pour la plupart tirés des traditions bretonnes et ayant ce caractere de feerie tres particulier qu’on retrouve, demesurement amplifie, dans les romans de la Table Ronde. On ne trouve pas dans Marie la richesse de langue et la virtuosite de stylr qui distinguenr un Chretien de Troyes ou un Raoul de Houdenc, et sa maniere de conter comporre quelque gauchene, non sans charme d’ailleurs; toutefois dans l’agencement de ces petits drames on peut dire que son habileté est remarquable. Ce qui fait surtout son originalité en regard des romanciers courtois, c’est sa conception de l’amour sincère, plus passionné, plus près de celui qui est exprimé dans les chansons de toile, que de ce sentiment tout de convention codifié et mis à la mode par la poésie provençale

Vers 1170, Marie de France mit au jour un nouveau livre, son recueil de Fables, tiré du Romulus anglo-latin, d’un genre tout différent du premier; mais non moins original puisque c’est le premier en date des Isopets en français. Son style, dans cet ouvrage, semble s’être affermi; le vers, c’est toujours l’octosyllabe, y est bien cadencé et de bonne frappe :

Co funt li riche robëur
Li vescunte e li jugëur
De cels qu’il unt en lur jusrise
False achaicun par coveitise
Truevent assez pur elr confundre,
Suvent les funt a plait somundre,
La char lur tolent e la pel,
Si cum li lous fist a l’aignel.

BISCLAVRET

Quant de lais faire m’entremet,  
Ne voil ublïer Bisclavret:  
Bisclavret ad nun en bretan,  
Garulf l’apelent li Norman.  
Dis le poeit hume oïr  
E sovent suleit avenir,  
Humes plusurs garulf devindrent  
E es boscages maisun tindrent.  
Garulf, ceo est beste salvage:  
Tant cum il est en cele rage,  
Hummes devure, grant mal fait,  
Es granz forez converse e vait.  
Cest afere les ore ester;  
Del Bisclavret vus voil cunter.  
En Bretaine maneit uns ber,  
Merveille l’ai oï loër;  
Beals chevalers e bons esteit  
E noblement se cunteneit.  
De sun seinur esteit privez  
E de tuz ses veisins amez.  
Femme ot espuse mult vailant  
E que mult feseit beu semblant.  
l amot li e ele lui;   
Mes d’une chose ot grant ennui,  
Que en la semeine le perdeit  
Treis jurs entiers, que el ne saveit  
Que deveneit ne u alòut,  
Ne nul de soens nïent n’en sòut  
Une feiz esteit repeirez  
A sa meisun joius e liez;  
Demandé li ad e enquis.  
"Sire," fait el, "beals dulz amis,  
Une chose vus demandasse  
Mut volenters, si jeo osasse;  
Mes jeo criem tant vostre curut,  
Que nule rien tant ne redut.’  
Quant il l’oï, si l’acola,  
Vers lui la traist, si la baisa.  
"Dame," fait il, "or demandez!  
a cele chose ne querrez,  
Si jo la sai, ne la vus die.’  
"Par fei," fet ele, "ore sui guarie!  
Sire, jeo sui en tel esfrei  
Les jurs quant vus partez de mei,  
El cuer en ai mut grant dolur  
E de vus perdre tel poür,  
Si jeo n’en ai hastif cunfort,  
Bien tost en puis aver la mort.  
Kar me dites u vus alez,  
U vus estes, u conversez!  
Mun esciënt que vus amez,  
E si si est, vus meserrez.  
"Dame," fet il, "pur Deu, merci!  
Mal m’en vendra, si jol vus di,  
Kar de m’amur vus partirai  
E mei meïsmes en perdrai,"  
Quant la dame l’ad entendu  
Ne la nient en gab tenu.  
Suvente feiz li demanda;  
Tant le blandi e losenja  
Que s’aventure li cunta;  
Nule chose ne li cela.  
"Dame, jeo devienc bisclavret:  
En cele grant forest me met,  
Al plus espés de la gualdine,  
S’i vif de preie e de ravine.’   
Quant il li aveit tut cunté,  
Enquis li ad e demandé  
S’il se despuille u vet vestuz.  
"Dame," fet il, "jeo vois tuz nuz.’  
"Diyes, pur Deu, ù sunt vos dras?’  
"Dame, ceo ne dirai jeo pas;  
Kar si jes eüsse perduz  
E de ceo feusse aparcëuz,  
Bisclavret sereie a tuz jurs;  
Ja nen avreie mes sucurs,  
Desi k’il me fussent rendu.  
Pur ceo ne voil k’il seit seü.’  
"Sire," la dame li respunt,  
"Jeo vus eim plus que tut le mund:  
Nel me devez niënt celer,  
Ne mei de nule rien duter;  
Ne semblereit pas amistié.  
Qu’ai jeo forfait? Pur quel pechié  
Me dutez vus de nule rien?  
Dites le mei, si ferez bien!’  
Tant l’anguissa, tant le suzprist,  
Ne pòut el faire, si li dist.  
"Dame," fet il, "delez cel bois,  
Lez le chemin par unt jeo vois,  
Une vielz chapele i estait,  
Ki meintefeiz grant bien me fait:  
Là est la piere cruese e lee  
Suz un buissun, dedenz cavee;  
Mes dras i met suz le buissun,  
Tant que jeo revienc a maisun.’  
La dame oï cele merveille,  
De poür fu tute vermeille;  
De l’aventure se esfrea.  
 En maint endreit se purpensa,  
Cum ele s’en peüst partir;  
Ne voleit mès lez lui gisir.  
Un chevaler de la cuntree  
Ki lungement l’aveit amee  
E mult preiée e mut requise  
E mult duné en sun servise--  
Ele ne l’aveit unc amé  
Ne de s’amur aseüré--  
Celui manda par sun message,  
Si li descovri sun curage.  
 "Amis," fet ele, "seiez liez!  
 Ceo dunt vus estes travailliez  
 Vus otrei jeo senz nul respit:  
 Ja ni avrez nul cuntredit;  
M’amur e mun cors vus otrei,  
 Vostre drue fetes de mei!’  
 Cil l’en mercie bonement  
 E la fiance de li prent;  
 E el le met a sairement.  
Puis li cunta cumfaitement  
 Ses sire ala e qu’il devint;  
 Tute le veie que il tint  
 Vers la forest li enseigna;  
 Pur sa despuille l’enveia.  
Issi fu Bisclavret traïz  
 E par sa femme maubailiz  
 Pur ceo que hum le perdeit sovent  
 E el le met par serement.   
 Issi remist un an entier,  
Tant que li reis ala chacier;  
 A la forest ala tut dreit,  
 La u li Bisclavret esteit.  
 Quant li chiens furent descuple,  
Le Bisclavret unt encuntre;  
 A lui cururent tutejur  
 E li chien e li veneur,  
 Tant que pur poi ne l’eurent pris  
 E tut decire e maumis,  
De si qu’il ad le rei choisi;  
Vers lui curut quere merci.  
Il l’aveit pris par sun estrie,  
 La jambe li baise e le pie.  
Li reis le vit, grant pour ad;  
Ses cumpainuns tuz apelad.  
"Seignurs," fet il, "avant venez!  
 Ceste merveille esgardez,  
Cum ceste beste se humilie!  
Ele ad sen de hume, merci crie.  
Chacez mei tuz ces chiens arere,  
 Se gardez que hum ne la fiere!  
Ceste beste ad entente e sen.  
Espleitez vus! Alum nus en!  
A la beste durrai ma pes;  
 Kar jeo ne chacerai hui mes.’  
Li reis s’en est turne atant.  
Le Bisclavret li vet siwant;  
Mut se tint pres, n’en vout partir  
 -Il n’ad cure de lui guerpir.  
Li reis l’en meine en sun chastel;  
Mut en fu liez, mut li est bel,  
Kar unke mes tel n’ot veu;  
 A grant merveille l"ot tenu  
E mut le tient a grant chierte.  
A tuz les suens ad comaunde  
Que sur s’amur le gardent bien  
 E li ne mesfacent de rien,  
Ne par nul de eus ne seit feruz;  
Bien seit abevreiz e peuz.  
Cil le garderent volenters;  
 Tuz jurs entre les chevalers  
E pres del rei se alout cuchier.  
N’i ad celui que ne l’ad chier;  
Tant esteit franc e deboneire,  
 Unques ne volt a rien mesfeire.  
U ke li reis deust errer,  
l n’out cure de desevrer;  
Ensemble od lui tuz jurs alout:  
 Bien s’aparceit que il l’amout.  
ez apres cument avint.  
A une curt ke li rei tint  
Tuz les baruns aveit mandez,  
 Ceus ke furent de lui chasez,  
Pur aider sa feste a tenir  
E lui plus beal faire servir.  
Li chevaler i est alez,  
 Richement e bien aturnez,  
Ke la femme Bisclavret ot.  
l ne saveit ne ne quidot  
Que il le deust trover si pres.  
 Si tost cum il vint al paleis  
E le Bisclavret le aparceut,  
De plain esleis vers lui curut;  
A denz le prist, -vers lui le trait.  
 Ja li eust mut grant leid fait,  
Ne fust li reis ki l’apela,  
Du une verge le manaca.  
Dur feiz le vout mordre al jur.  
 Mut s’esmerveillent li plusur;  
Kar unkes tel semblant ne fist  
Vers nul hume ke il veist.   
Ceo dient tut par la meisun  
 Ke il nel fet mie sanz reisun:  
Mesfait li ad, coment que seit;  
Kar volenters se vengereit.  
A cele feiz remist issi,  
 Tant que la feste departi  
E li barun unt pris cunge;  
A lur meisun sunt repeire.  
Alez s’en est li chevaliers,  
 -Mien escient tut as premers,  
Que le Bisclavret asailli;  
M’est merveille s’il le hai.  
Ne fu puis lungement,  
 -Ceo m’est avis, si cum j’entent,  
Que a la forest ala li reis,  
Que tant fu sages e curteis,  
U li Bisclavret fu trovez;  
 E il i est od lui alez.  
La nuit quant il s’en repeira,  
En la cuntree herberga.  
La femme Bisclavret le sot;  
 Avenantment se appareilot.  
Al demain vait al rei parler,  
Riche present li fait porter.  
Quant Bisclavret la veit venir,  
 Nul hum nel poeit retenir;  
Vers li curut cum enragiez.  
Oiez cum il est bien vengiez!  
Le neis li esracha del vis.  
 Quei li peust il faire pis?  
De tutes parz l"unt manacie;  
a l’eussent tut depescie,  
Quant un sages hum dist al rei:  
 "Sire," fet il, "entent a mei!  
Ceste beste ad este od vus;  
N’i ad ore celui de nus  
Que ne l’eit veu lungement  
 E pres de lui ale sovent;  
Unke mes humme ne tucha  
Ne felunie ne mustra,  
Fors a la dame que ici vei.  
 Par cele fei ke jeo vus dei,  
Aukun curuz ad il vers li,  
E vers sun seignur autresi.  
Ceo est la femme al chevaler  
 Que taunt par suliez aveir chier,  
Que lung tens ad este perduz,  
Ne seumes qu’est devenuz.  
Kar metez la dame en destreit,  
 S’aucune chose vus direit,  
Pur quei ceste beste la heit;  
Fetes li dire s’ek ke seit!  
Meinte merveille avum veu  
 Que en Bretaigne est avenu.’  
Li reis ad sun cunseil creu:  
Le chevaler ad retenu;  
De l’autre part la dame ad prise  
 E en mut grant destresce mise.  
Tant par destresce a par pour  
Tut li cunta de sun seignur:  
Coment ele l’aveit trahi  
 E sa despoille li toli,  
L’aventure qu’il li cunta,  
E quei devint e u ala;  
Puis que ses dras li ot toluz,  
 Ne fud en sun pais veuz;  
Tresbien quidat e bien creeit  
Que la beste -Bisclavret seit.  
Li reis demande la despoille;  
 U bel li seit u pas nel voille,  
Ariere la fet aporter,  
Al Bisclavret la fist doner.  
Quant il l’urent devant lui mise,  
 Ne se prist garde en nule guise.  
Li produm le rei apela,  
Cil ki primes le cunseilla:  
"Sire, ne fetes mie bien:  
 Cist nel fereit pur nule rien,  
Que devant vus ses dras reveste  
Ne must la semblance de beste.  
Ne savez mie que ceo munte:  
 Mut durement en ad grant hunte.  
En tes chambres le fai mener  
E la despoille od lui porter;  
Une grant piece l’i laissums.  
 S’il devient hum, bien le verums.’  
Le reis meismes le mena  
E tuz les hus sur lui ferma.  
Al chief de piee i est alez,  
 Deus baruns ad od lui menez;  
En la chambre entrent -tut trei.  
Sur le demeine lit al rei  
Truevent dormant le chevaler.  
 Li reis le curut enbracier,  
Plus de cent feiz l’acole e baise.  
Si tost cum il pot aver aise,  
Tute sa tere li rendi;  
 Plus li duna ke jeo ne di.  
La femme ad del pais ostee  
E chacie de la cuntree.  
Cil s’en alat ensemble od li,  
 Pur ki sun seignur ot trahi.  
Enfanz en ad ases euz,  
Puis unt este bien cuneuz  
[E] del semblant e del visage:  
 Plusurs [des] femmes de lignage,  
D’est verite, senz nes sunt nees  
E se viveient esnasees.  
L’aventure ke avez oie  
 Veraie fu, -n’en dutez mie.  
De Bisclavret fu fet li lais  
Pur remembrance a tutdis mais. 
Puisque j’entreprends de composer des lais, je ne veux pas oublier Bisclavret.  En breton son nom est Bisclavret mais les Normands  l’appellent Garwaf  (comparer avec Werewolf) .  Autrefois on pouvait entendre raconter, et il  arrivait souvent, que beaucoup d’hommes devenaient loups-garous et avaient leur gîte dans les bois.  Un loup-garou c’est une bête sauvage.  Aussi longtemps qu’il se trouve dans cet état bestial, il dévore les hommes, fait beaucoup de mal, vit et circule dans la profondeur des forêts.  Mais j’abandonne cette question, car je veux vous raconter  l’histoire du loup-garou.   
En Bretagne, demeurait un seigneur et les louanges que j’ai entendues de lui sont prodigieuses.  C’était un beau et brave chevalier qui se comportait avec noblesse.  Il était intime avec son suzerain et tous ses voisins  l’aimaient.  Il avait épousé une femme de grand mérite au visage affable.  Tous deux s’aimaient.  Mais une chose inquiétait beaucoup  l’épouse : il disparaissait chaque semaine pendant trois jours entiers sans qu’elle sache ce qu’il devenait ni où il allait, ignorance qu’elle partageait avec tous les siens.   
Une fois où il était de retour chez lui, joyeux et gai, elle l’a questionné longuement : « Seigneur, dit-elle, mon bon ami, il y a une chose que je vous demanderais bien volontiers si seulement je  l’osais, mais je crains tellement votre colère, c’est ce que je redoute le plus au monde.  » A ces paroles.  il la prend par le cou,  l’attire à lui et lui donne des baisers : « Dame, dit-il, demandez donc ! Vous ne poserez jamais de question sans avoir de moi la réponse, si du moins je la sais.   
— Ma foi, pense-t-elle, me voilà sauvée ! Seigneur, mon émoi est tel pendant les jours où je suis sans vous, je ressens dans mon cœur une douleur si grande et j’ai tellement peur de vous perdre, que si on ne me réconforte bien vite, il se pourrait que je meure avant longtemps ! Allons, dites-moi où vous allez, où vous êtes, où vous demeurez! Mon sentiment est que vous aimez une autre femme, et s’il en est ainsi, vous commettez une faute.  —Dame, dit-il, pitié, au nom de Dieu !   
Il m’arrivera malheur si je vous le révèle, car cela vous détournera de m’aimer et causera ma perte.»Quand la dame a entendu cette réponse, elle a bien compris qu’il ne plaisantait pas.  Elle lui pose souvent des questions, le comble de caresses et de flatteries, tant et si bien qu’il lui raconte ce qui lui arrive, sans rien lui dissimuler.  « Dame, dit-il, je deviens loup-garou.  J’entre là -bas, dans cette grande forêt, et au plus épais du bois, je vis de proies et de rapines.  » Quand il lui a tout raconté, elle lui demande de préciser s’il enlève ses vêtements ou s’il les garde.  « Dame, répond-il, je vais tout nu.  — Dites-moi, au nom de Dieu, où sont vos vêtements? — Dame, cela ne vous le dirai pas, car si je les perdais et si on me savait dans cette situation, je resterais -garou pour toujours.  Alors, il n’y aurait plus pour moi de recours jusqu’au moment où ils me seraient rendus.  C’est pour cela que je ne veux pas qu’on le sache.  — Seigneur, répond la dame, je vous aime plus que tout au monde.  Vous ne devez rien me cacher ni redouter quoi que ce soit de ma part.  Vous paraîtriez neT pas m’aimer.  —Qu’ai-je fait de mal? Pour quelle faute redoutez-vous de moi quoi que ce soit? Dites-moi le secret et vous ferez bien.  , Elle le tourmente et  l’entreprend tellement que, ne pouvant faire autrement, il le lui révèle : « Dame, dit-il, à côté de ce bois, près du chemin que je prends, s’élève une vieille chapelle qui, souvent, me rend grand service : il Y a là une grande pierre largement évidée, placée sous un buisson.  C’est à cet endroit que je dispose mes vêtements.  sous le buisson, jusqu’au moment où je reviens à la maison.» La dame écoute ce récit prodigieux et elle en devient toute rouge de peur.  Cette histoire la plonge dans  l’effroi.  Elle réfléchit aux diverses manières dont elle pourrait se séparer de son mari, car elle ne veut plus coucher avec lui.  Il se trouvait dans le pays un chevalier qui  l’avait longtemps aimée, multipliant prières et requêtes et persévérant à la servir.  Mais elle ne  l’avait jamais aimé et ne lui avait pas, non plus, promis son amour.  Alors, elle le convoque par  l’intermédiaire de son messager et lui découvre ses sentiments : « Ami, dit-elle, soyez joyeux !  Le désir qui vous tourmente, je vais le satisfaire aussitôt.  Vous ne rencontrerez aucun obstacle : je vous accorde mon amour et ma personne.  Faites de moi votre amie! » Le chevalier la remercie courtoisement, il lui rend sa promesse et elle engage sa foi par serment .  Puis elle lui raconte comment son mari s’en va, ce qu’il devient, et elle lui révèle tout l’itinéraire qui le conduit à la forêt.  Après quoi, elle  l’envoie dérober les vêtements de son mari.  C’est ainsi que Bisclavret fut trahi et mis en mauvaise posture par sa femme.  Mais, du fait qu’on le perdait de vue bien souvent,  l’opinion commune fut que, cette fois, il était définitivement parti.  On fit maintes recherches et enquêtes à son sujet, mais sans jamais le trouver, si bien qu’il fallut abandonner les recherches.  La dame épouse donc celui qui l’avait longtemps aimée.   
Une année entière se passe ainsi, jusqu’au moment où le roi part pour la chasse.  Il se rend tout droit a la forêt où se tient le loup-garou.  Les chiens, une fois lâchés, le rencontrent sur leur passage.  Toute la journée, chiens et veneurs courent après lui, tellement qu’il s’en fallut de peu qu’ils ne le prennent, ne le déchirent et ne le mettent a mal.  Mais dès qu’il aperçoit le roi, il court à lui pour demander pitié.  Après  l’avoir saisi par  l’étrier.  il lui baise la jambe et le pied.  A sa vue, le roi, qui est tout effrayé, appelle tous ses compagnons de chasse : « Seigneurs, dit-il, approchez! Contemplez ce prodige, et voyez comme cette bête se prosterne.  Elle possède la raison d’un être humain.  Elle implore sa grâce.  Faites-moi reculer tous ces chiens, et veillez à ce que personne ne la frappe ! Cette bête a intelligence et raison.  Hâtez-vous! Partons! A la bête j’accorderai ma protection, car je ne chasserai plus d’aujourd’hui.  »   
Le roi, alors, s’en retourne et le loup-garou le suit.  Il se tient tout près de lui, ne veut pas s’en séparer et se garde bien de  l’abandonner.  Le roi  l’emmène dans son château, il en est tout heureux et cela lui plait beaucoup, car il n’a jamais rien vu de semblable.  Il regarde le loup-garou comme un prodige et  l’entoure des plus grands soins.  II recommande à tous les siens de bien le soigner par amitié pour lui, de ne lui faire aucun mal, et de ne pas le frapper.  Qu’on veille à bien lui donner à boire et à manger.  Les chevaliers s’en occupent volontiers.  Tous ]es jours le loup-garou allait se coucher parmi les chevaliers et tout près du roi.  Tout le monde s’occupe de lui avec sympathie, tant il est brave et doux.  Jamais il ne veut faire le moindre mal.  Partout où le roi doit se rendre, il lient a  l’accompagner et constamment il reste a ses côtés.  On voit bien qu’il a de  l’amitié pour le roi.   
Apprenez ensuite ce qui arriva.  A une cour que tint le roi, furent convoqués tous les barons qui lui devaient leurs fiefs, pour qu’ils participent à la cérémonie et donnent plus d’éclat au service.  Le chevalier qui a épousé la femme de Bisclavret s’y est rendu en magnifique équipage.  Il ne savait ni ne pensait trouver le mari si proche.  Dés qu’il arrive au palais et que le loup-garou  l’aperçoit, d’un bond, il se précipite sur lui, le saisit avec ses crocs, et le tire à lui.  II n’aurait pas tardé à le blesser affreusement si le roi ne  l’avait pas rappelé, en le menaçant d’un bâton.  Par deux fois, il veut mordre le mari ce jour-là.  La plupart des assistants sont stupéfaits, car jamais il n’avait eu une attitude semblable envers personne.  Tous dans le château déclarent qu’il n’agit pas sans raison.  Le chevalier, de quelque manière que ce soit, lui a fait du mal, car ]’animal se vengerait volontiers.  Mais pour cette fois, les choses en restent là , jusqu’au moment où les invités de la fête se séparent et que les barons prennent congé.  Ils retournent chez eux et dans les tout premiers, je crois bien, le chevalier attaqué par le loup-garou.  Il n’est pas étonnant qu’il le haïsse.   
Il se passa peu de temps, je pense, d’après la façon dont je comprends les choses, avant que le roi, si avisé et si courtois, ne retourne dans la forêt où l’on a trouvé le loup-garou.  Et celui-ci  l’accompagne.  Cette nuit-la, sur le chemin du retour, le roi se loge dans le pays.  La femme de Bisclavret le sut.  Elle s’est habillée avec élégance. Le lendemain, elle va parler au roi et lui fait parvenir un magnifique cadeau.  Lorsque Bisclavret la voit s’approcher, personne ne pourrait le retenir, il se précipite sur elle, comme pris de rage.  Apprenez comme il s’est bien vengé : il lui arrache le nez ! Que pouvait-il lui faire de pire?  De tous les côtés, on le menace et déjà on allait le mettre en pièces, lorsqu’un homme plein de sagesse dit au roi : « Seigneur, écoutez-moi bien !   Cette bête a vécu auprès de vous, tous nous  l’avons vue pendant longtemps, et nous sommes allés souvent près d’elle :jamais elle n’a fait de mal à personne ni ne s’est montrée cruelle, sauf envers la dame que voici.  J’en atteste la fidélité que je vous dois, la bête a quelque motif de colère contre la dame et aussi contre son mari.  Elle, c’est la femme du chevalier pour qui vous aviez autrefois tant d’amitié.  Depuis bien longtemps il a disparu sans qu’on sache ce qu’il est devenu.  Soumettez donc la dame au supplice, pour voir si elle ne vous révélerait pas quelle raison a cette bête de la haïr.  Faites-le lui avouer, si elle le sait.   Nous avons vu se produire bien des merveilles en Bretagne.  , Le roi, suivant son conseil, garde le chevalier prisonnier et d’autre part il fait saisir la dame qu’il a soumise à une cruelle torture.   
Sous  l’effet tant de la torture que de la peur, elle raconte tout ce qui est arrivé à son mari : la manière dont elle l’a trahi en lui enlevant ses vêtements, le récit qu’il lui a fait de ce qu’il devenait et de  l’endroit où il allait.  Depuis qu’elle lui a dérobé ses vêtements, on ne l’a plus revu dans le pays.  Elle croit donc vraiment et elle est bien persuadée que la bête est Bisclavret.  Le roi demande les vêtements à la dame et, que cela lui fasse plaisir ou non, il les fait rapporter et présenter au loup-garou.  Mais une fois qu’on les a placés devant lui, il n’y prête absolument aucune attention.  Alors  l’homme de bien qui, la première fois, avait conseillé le roi lui déclare : « Sire, vous ne vous y prenez pas de la bonne manière!   
Pour rien au monde ce loup-garou ne reprendrait ses vêtements devant vous ni ne changerait son apparence animale.  Vous ne savez pas  l’importance que cela a pour lui.  C’est pour lui une très Brande honte.  Faites-le conduire dans vos appartements et faites porter en même temps les vêtements.  Laissons-le là un long moment et, s’il redevient homme, nous le constaterons bien.  » Le roi lui-même le conduit et referme sur lui   
toutes les portes.  Au bout d’un certain temps, il retourne dans la pièce en emmenant deux seigneurs avec lui.  Tous trois pénètrent dans la chambre et, sur le propre lit du roi, ils trouvent le chevalier endormi.  Le roi court  l’embrasser, plus de cent fois il le prend dans ses bras et lui donne des baisers.  Dès qu’il le peut, il lui rend tout son domaine et lui donne plus que je ne peux dire.  Quant à sa femme, il la fait partir et la chasse du pays ! Et avec elle s’en va celui pour qui elle a trahi son mari.  Elle en eut de nombreux enfants, bien reconnaissables ensuite à leur air et a leur visage.  Bien des femmes de sa lignée, c’est la vérité, naquirent sans nez et vécurent souvent ainsi.   
L’histoire que vous venez d’entendre est vraie, n’en doutez pas.  On en fit le lai de Bisclavret pour en garder le souvenir à jamais.
 

RUTEBEUF
Rutebeuf (on écrivait autrefois Rustebuef) vécut à Paris sous le règne de Saint Louis (mort en 1270) et de Philippe le Hardi (mort en 1285). Il a reçu les bienfaits d’Alphonse, comte de Poitiers, frère de Saint Louis.

C’est un lyrique et un satirique dont la poésie personnelle annonce Villon, mais un Villon qui n’a pas eu de démêlés avec la justice. Besogneux, insouciant, généreux à l’occasion et joueur effréné, en outre martyr du mariage (il a eu deux femmes dans sa vie, et la deuxième etait laide et acariâtre), tel il nous apparaît dans ses vers qui ont, par endroits, de grands accents, comme on le verra dans La Pauvreté.

Les œuvres de Rutebeuf, une première fois publiées par A. Jubilé en trois volumes, dont un de notes et d’additions (Bib. Elzévirienne, 1875), ont été rééditées par A. Kressner, Wolfenbüttel, I885.
 

LA POVRETEI RUSTEBUEF
LA PAUVRETÉ RUTEBEUF
Je ne sais par ou je comance  
Tant ai de nature abondance   
Por parler de ma povreté.   
Por Dieu vos pri, frans Rois de France,  
Que me donez quelque chevance,   
Si ferez trop grant charité.   
J’ai vescu de l’autrui chaté   
Que l’en m’a creu et presté;   
Or me faut chascuns de creance,   
Qu’on me set povre et endeté :  
Vos r’avez hors du regne esté   
Ou tote avoie m’atendance.
Je ne sais par où commencer,  
tant j’ai abondance de matière,   
pour parler de ma pauvreté.   
Pour Dieu je vous prie, franc roi de France,  
de me donner quelque chevance,   
vous ferez grande charité.   
J’ai vécu de l’argent d’autrui   
que l’on m’a prêté à crédit.   
Maintenant chacun me refuse créance,   
me sachant pauvre et endetté.   
Vous avez de nouveau quitté le royaume,   
vous en qui j’avais mis mon attente.
Entre chier tenz et ma mesnie,   
Qui n’est malade ne fenie,   
Ne m’ont laissié deniers ne gages;   
Gent truis d’escondire aramie   
Et de doner mal enseignie;   
Du sien garder est chascun sages.   
Mors me r’a fet de granz damages,  
Et vos, bons Rois en deus voiages  
M’avez bone gent esloignie,   
Et li lointainz pelerinages   
De Tunes qui est leus sauvages   
Et la male gent renoïe.
La cherté du temps et ma famille   
qui n’est pas malade, mais toujours en vie,   
ne m’ont laissé deniers ni gages;   
je trouve des gens entêtés à refuser   
et mal instruits à donner ;   
chacun est expert à garder le sien.   
La Mort m’a encore causé de grands dommages,   
et vous, bon roi, en deux voyages   
vous avez éloigné de moi les bonnes gens   
avec le lointain pèlerinage   
de Tunis qui est un lieu sauvage   
et la méchante race infidèle.
Granz Rois, s’il avient qu’a vos faille   
(A toz ai je failli sanz faille)   
Vivres me faut et est failliz.   
Nus ne me tent, nus ne me baille;   
Je touz de froit, de faim baaille,   
Dont je sui mors et maubailliz.   
Je sui sans cotes et sanz liz;   
N’a si povre jusqu’à Senliz.   
Sire, si ne sai quel part aille;   
Mes costez conoit le pailliz,   
Et liz de paille n’est pas liz,   
Et en mon lit n’a fors la paille.
Grand roi, s’il arrive que je vous prie en vain,   
(avec tous j’ai prié en vain, sans erreur)   
il me faut vivre et les vivres me manquent.   
Nul ne me soutient, nul ne me donne ;  
je tousse de froid, je bâille de faim,   
dont je suis mort et en mauvais point.   
Je suis sans couettes et sans lit ;  
il n’y a si pauvre jusqu’à Senlis.   
Sire, je ne sais où aller ;   
mes flancs connaissent le paillis,   
et lit de paille n’est pas lit,   
et en mon lit il n’y a que de la paille. 
Sire, je vos faz a savoir :   
Je n’ai de quoi du pain avoir;   
A Paris sui entre toz biens,   
Et n’a a nul qui i soit miens.   
Pou i voi et si i preng pou;   
11 m’i sovient plus de saint Pou   
Qu’il ne fet de nul autre apostre.   
Bien sai Pater, ne sai qu’est nostre,   
Que li chiers tenz m’a tot osté,  
Qu’il m’a si vuidié mon osté   
Que li Credo m’est deveez   
Et je n’ai plus que vos veez.
Sire, je vous fais assavoir   
que je n’ai pas de quoi avoir du pain ;   
à Paris, je suis au milieu de toutes les bonnes choses   
et il n’y en a aucune qui soit mienne.   
J’y vais peu et j’y prends peu ;   
il m’y souvient plus de saint Paul (peu)   
que de nul autre apôtre.   
Je sais le ´ Pater ª ,   
mais je ne sais ce qu’est ´ nôtre ª   
car la cherté du temps m’a tout ôté,  
et il m’a si bien vidé ma maison  
que le ´ Credo ª m’est interdit,   
et je n’ai pas plus que ce que vous voyez. 
   
 
FRANÇOIS VILLON (1431-?)
Le nom véritable de François Villon, Parisien, ainsi qu’il ressort des registres de l’Université et des archives judiciaires, était François de Montcorbier ou des Loges. Villon est né pendant l’été de 1431, sous l’occupation anglaise, l’année même du supplice de Jeanne d’Arc (30 mai 1431). Orphelin de père, il eut pour tuteur un ecclésiastique aisé et considéré, dont il prit le surnom, Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoit le Bétourné, au Quartier Latin.

La biographie de François Villon tient en quelques mots et en quelques dates: il est reçu bachelier en 1449, maître ès arts en 1452; le 5 juin 1455. il tue malheureusement, au cours d’une rixe, un prêtre débauché, Philippe Sermoise; en 1456. il est compromis dans un vol commis au Collège de Navarre; en 1457. il séjourne à la cour de Blois et participe au concours poétique sur 1e thème ´ Je meurs de soif auprès de la fontaine. ª En 1460, il est en prison à Orléans pour quelque méfait, et en 1461 il purge une autre condamnation à Meung-sur-Loire. En novembre 1463, à la suite d’une échauffourée, il est incarcéré au Châtelet, subit la question de l’eau, et il est condamné à être ´ pendu et estranglé ª. Il appelle de la sentence au Parlement qui commue la peine de mort en bannissement.

A partir de ce moment, Villon disparaît à nos yeux.. En 1456, après l’affaire Sermoise, il avait écrit le Petit testament. Au sortir de la prison de Meung (il avait été libéré le 20 octobre 1461 par Louis XI qui venait de monter sur le trône), il compose son immortel Grand Testament. Les deux ballades (celle des Dames du temps jadis et celle des pendus) sont extraites du Grand Testament.
 

BALLADE DES DAMES
DU TEMPS JADIS
 
Dictes moy ou, n’en* quel pays   
Est Flora la belle Rommaine;   
Archipiades ne Thaïs*   
Qui fut sa cousine germaine;   
Echo*, parlant quant bruyt on maine   
Dessus riviere ou sus estan,   
Qui beaulté ot trop plus qu’humaine?   
Mais ou sont les neiges d’antan*!
*n’en …: et en..  

*Alcibiade (450-404 av. J.-C): Neveu du grand Périclès; homme politique grec, très ambitieux et d’une grande beauté, qu’on croyait au Moyen Age être une femme. Thaïs: célèbre courtisane de la Grèce antique.  

*Echo: nymphe amoureuse d’un beau jeune homme, Narcisse, qui n’était amoureux que de lui-même. Lorsque Narcisse se noya dans une fontaine où il se contemplait, Echo disparut petit à petit; seul demeura le son de sa voix, qui répétait chaque son.  

*Antan: l’an passé.

Ou est la tres sage Heloïs*   
Pour qui chastré fut et puis moyne  
Pierre Esbaillart a Saint Denis !   
Four son amour to ceste essoyne*.   
Semblablement, ou est la royne  
Qui commanda que Buridan*   
Fut jecté en ung sac en Saine !   
Mais ou sont les neiges d’antan *!
*L’amour d’Héloïse et de Pierre Abélard et ses conséquences tragiques pour ce dernier ont frappé l’imagination des gens, depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours. Abélard était un jeune et brillant philosophe en Sorbonne. Il devint amant de la belle et jeune Héloïse. L’oncle de celle-ci, le chanoine Fulbert, fit castrer Abélard pour le punir. Abélard se retira dans un couvent.  

*Jean Buridan (1300-1358): philosophe du Moyen Age, auteur de commentaires sur Aristote et d’ouvrages scientifiques. On lui attribue (à tort) le paradoxe de ´l’ˆåne de Buridanª, qui dit qu’un âne placé à égale distance de deux bottes de foin (hay), ne pourrait pas choisir et mourrait de faim.

La royne Blanche comme lis   
Qui chantoit a voix de seraine*,  
Berthe au grant pié, Biétris, Alis,  
Haremburgis qui tint le Maine*,  
Et Jehanne* la bonne Lorraine  
Qu’Englois brulerent a Rouan;  
Ou sont ilz, Vierge souveraine !   
Mais ou sont les neiges d’antan ?
*Sirènes: créatures mythologiques, habitant les rivages rocheux et dont le chant était si harmonieux que les marins étant trop captivés par lui pour veiller à piloter leurs navires, qui se fracassaient sur les rocs.  

*Berthe au Grand Pied: mère de Charlemagne. Béatrice, Alix, Erembourges: femmes du Moyen Age célèbres pour leur beauté, leur science ou leur pouvoir politique.  

*Jeanne d’Arc, brûlée à Rouen le 30 mai 1431.

ENVOI
 
Prince, n’enquerez de sepmaine  
Ou elles sont, ne de cest an,   
Que ce reffrain ne vous remaine*  
Mais ou sont les neiges d’antan !
*remaine: v. remanoir, rester (to remain). Ici, revenir à l’esprit
 
 
L’ÉPITAPHE EN FORME DE BALLADE
QUE FEIT VILLON POUR LUY & SES COMPAGNONS,
S’ATTENDANT A ESTRE PENDU AVEC EUX
(Connue communément sous le titre de
BALLADE DES PENDUS)
 
Frères humains qui après nous vivez,   
N’ayez les cuers* contre nous endurciz,   
Car, se* pitié de nous povres avez,   
Dieu en aura plus tost de vous merciz.   
Vous nous voiez cy attachez cinq, six :   
Quant de la chair, que trop avons nourrie,   
Elle est piéça* devoree et pourrie,   
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.   
De nostre mal personne ne s’en rie;   
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
*cuers: cœurs  

*se: si  

*piéça: depuis longtemps

Se vous clamons* frères, pas n’en devez   
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis*   
Par justice. Toutesfois, vous scavez   
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis;   
Excusez nous, puis que sommes transis *,   
Envers le fils de la Vierge Marie,   
Que sa grace ne soit pour nous tarie,   
Nous preservant de l’infernale fouldre.   
Nous sommes mors, ame ne nous harie *;   
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
*appelons, prions  

*occis: tués  

*transis: morts  

*harie: tourmente

La pluye nous a buez* et lavez,   
Et le soleil dessechiez et noircis;   
Pies, corbeaulx, nous ont ies yeux cavez*,   
Et arrachié la barbe et les sourcis.   
Jamais nul temps nous ne sommes assis;   
Puis ça, puis la, comme le vent varie,   
A son plaisir sans cesser nous charie*,   
Plus becquetez d’oyseaulx que dez a couldre.   
Ne soiez donc de nostre confrairie*;   
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.
*bués: lavés  

*cavés: creusés  

*charrie: déplace  

*confrérie: communauté

ENVOI
 
Prince Ihesus, qui sur tous as maistrie,   
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :   
A luy n’ayons que faire ne que souldre*.  
Hommes, icy n’a point de mocquerie;   
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
*souldre: solder (avoir affaire avec)
 
 

Questions générales sur la Ballade des dams du temps jadis et la Ballade des pendus
Ballade des dames du temps jadis
Ballade des pendus